Galileo Galilei : savant chrétien ou hérétique ?

Digne héritier d'Archimède, Galileo Galilei ne se contenta pas, au travers de ses multiples expérimentations et observations du ciel, de remettre en question chacun des principes de la physique aristotélicienne - une physique que la toute-puissante Eglise médiévale avait érigée en dogme. Il lui substitua également une physique nouvelle, cette physique du mouvement directement inspirée du modèle copernicien... de ce modèle que l'Eglise se refusait à valider, combattait même, parce qu'il était contraire aux Saintes Ecritures. Ce qui valut au savant pisan, de confession catholique pourtant, d'être longtemps poursuivi, et finalement condamné pour hérésie. Trop tard ! Les portes d'une science nouvelle, basée sur l'expérimentation et la logique mathématique, s'étaient déjà entrouvertes. En celà, la contribution de cet homme de science est remarquable.
Galileo Galilei

Galileo Galilei (1564-1642)
point Le digne héritier d'Archimède

Galileo Galilei naquit à Pise le 15 février 1564. De son père Vincenzio, il hérita un goût prononcé pour la musique, la littérature, la philosophie, les mathématiques, ... Ces mêmes mathématiques qu'un ami de la famille, Ostilio Ricci, professeur à l'Académie de dessin de Florence, lui enseignera à titre privé, à compter de l'été 1583. Dès lors, son intérêt pour la rigueur et la logique de cette discipline au demeurant abstraite ne fera que croître, Galileo trouvant là un formidable outil de compréhension de la Nature environnante et des phénomènes dont elle est le siège. Un outil fiable qui plus est, puisque détaché de toute considération philosophico-religieuse ou sensorielle. Ces mêmes considérations qui faisaient de la science du XVIème siècle, qualifiée à juste titre d'aristotélicienne, une interprétation pour le moins subjective des phénomènes naturels.

Donner à la science les galons de l'objectivité, la développer sur des bases rigoureusement exactes - mathématiques en l'occurrence -, telle était l'ambition de Galileo. En celà, il s'inscrivait dans la droite lignée de ses prédécesseurs, au premier rang desquels figurait Archimède (287-212 avant notre ère). A l'instar de ce grand homme de science syracusain pour lequel il nourrissait une profonde admiration, et des techniciens de la Renaissance soucieux d'allier théorie et pratique, explication scientifique et vérification empirique, il utilisera les mathématiques à des fins essentiellement expérimentales. En témoignent l'invention de la balance hydrostatique servant à déterminer le poids spécifique de chaque corps (1586) et la formulation de divers théorèmes sur le centre de gravité des corps (1586-1587). Toutes ces avancées scientifiques lui valurent l'estime des mathématiciens les plus renommés de l'époque - celle de Guidobaldo del Monte et du jésuite allemand Christophe Clavius notamment, ainsi que sa nomination à la chaire de mathématiques de l'Université de Pise, en 1589.
Archimede

Archimède de Syracuse
(287-212 avant notre ère)
A ses étudiants de l'université de Pise, Galileo enseigna plus particulièrement la géométrie d'Euclide et le système de Ptolémée. A ce système, il préférera bien vite toutefois le système copernicien, fondé sur l'hypothèse héliocentrique - signe de la profonde maturation de sa pensée au cours de ces trois années de recherche pisane sur la dynamique des corps - ou cinématique. Des années de recherche qu'il synthétisa en un ouvrage intitulé De motu antiquiora - littéralement, Plus anciens écrits concernant le mouvement. A ses yeux en effet, l'analyse des mouvements constituait l'indispensable préambule à toute étude scientifique des mouvements naturels - vision révolutionnaire pour l'époque, car loin, là encore, des schémas aristotéliciens en vigueur.


point Premier rejet de la physique aristotélicienne

Révolutionnaire dans l'âme, polémique dans l'esprit, Galileo eut maintes fois à subir l'hostilité de ses pairs. A l'Université de Pise tout d'abord, ce qui le contraignit à postuler pour la chaire de mathématiques de l'Université de Padoue, en septembre 1592 - chaire qu'il obtint, grâce notamment au soutien de son ami Guidobaldo del Monte. En cette ville où régnait une totale liberté de pensée et un sincère esprit de convivialité, il passa dix-huit des plus belles années de sa vie - des années pour le moins fructueuses en termes d'avancées scientifiques, comme en témoignent ses nombreuses réalisations. Des réalisations expérimentales tout d'abord, telles ces boussoles, équerres, compas, et autres thermoscopes, qu'il fabriqua et commercialisa en vue d'alléger les trop lourdes charges de famille qui déjà pesaient sur lui. Des réalisations théoriques ensuite, concernant les phénomènes mécaniques, notamment. Sans doute sa découverte la plus significative en ce domaine fut-elle celle des lois régissant le mouvement naturellement accéléré : "les espaces franchis par le mouvement naturel sont dans la proportion double du temps et, par conséquent, les espaces franchis dans des temps égaux sont comme les nombres impairs ab unitate, et les autres choses". Des lois à forte consonnance pythagoricienne donc, qu'il déduisit de son fameux principe de la chute des corps : "le mobile naturel va en augmentant de vitesse dans la proportion même où il s'éloigne de son point de départ". Un principe qu'il reformulera quelques années plus tard, après s'être finalement aperçu que cet accroissement de vitesse (ou accélération) d'un corps en chute libre était en réalité proportionnel(le) au temps écoulé depuis le début de la chute : "J'appelle mouvement uniformément accéléré, les mouvements dont les moments, ou degrés de vitesse, augmentent à partir du repos, avec l'accroissement même du temps à partir du premier instant du mouvement".
Aux yeux de Galileo, ce mouvement naturellement accéléré vers le bas résultait de la tendance naturelle qu'ont les corps, sous l'effet de leur propre pesanteur, à tomber vers le centre de la Terre. Axiome pour le moins novateur qui tranchait singulièrement avec l'hypothèse aristotélicienne en vigueur, selon laquelle deux mouvements naturels coexistent en réalité : l'un, vers le bas, concernant les éléments eau et terre ; l'autre, vers le haut, s'appliquant aux éléments plus légers que sont l'air et le feu. Une hypothèse à laquelle Galileo opposa l'argument suivant : il suffirait aux éléments eau et terre (air et feu) de baigner dans un milieu de densité supérieure (inférieure) à la leur pour qu'à leur tour, ils se dirigent vers le haut (le bas). La référence au principe d'Archimède est manifeste. Son rejet de la physique d'Aristote, tout autant.



Figure : Si les éléments Terre et Eau ont tendance à s'amonceler de façon très compacte autour du centre de l'univers qu'occupe notre planète, expliquant ainsi sa sphéricité, l'Air et le Feu tendent en revanche à monter verticalement, en direction des sphères célestes constituées par l'éther. L'éther est le constituant des objets célestes : il englobe le tout et son mouvement naturel consiste en une rotation constante et éternelle autour de la Terre.
Aristote

Modèle d'univers conçu par Aristote (384-322 avant notre ère)

point Second rejet de la physique aristotélicienne

Exit en effet l'hypothèse millénaire selon laquelle la vitesse de chute n'augmenterait que dans les tous premiers instants pour demeurer constante ensuite - une constante directement proportionnelle au poids du corps considéré, en l'occurrence. Galileo venait de démontrer qu'en l'absence de toute résistance du milieu, l'augmentation de la vitesse de chute (ou accélération) est constante, qu'elle ne dépend ni de la nature, ni du poids du corps considéré. Tel était le résultat théorique auquel sa méthode expérimentale l'avait conduit. Une véritable révolution méthodologique était en marche, qui bientôt ferait de Galileo le formidable précurseur de la science moderne - sitôt qu'il aurait appliqué sa recette magique, soit ce souci de vérification empirique de toute notion théorique, à l'étude de l'univers dans son ensemble. Il faudra pour celà attendre l'année 1609, soit cette époque à laquelle il braquera pour la toute première fois sa célèbre lunette vers le ciel ...

Une lettre à Johannes Kepler datée de 1597 atteste de l'intérêt tout particulier que nourrissait Galileo pour la chose céleste. Elle nous renseigne sur ses convictions coperniciennes, également. En l'absence de toute preuve incontestable toutefois, il se refusa longtemps à plaider cette cause en public ... jusqu'à ce qu'un phénomène céleste des plus curieux se produisit, en l'an 1604, dans le ciel d'Italie. Le frère Ilario Altobelli et le Milanais Baldassare Capra l'informent alors de l'apparition d'une nouvelle étoile dans le ciel : une étoile qui demeura visible quelques dix-huit mois durant, dix-huit mois durant lesquels elle diminua progressivement d'éclat. Aux yeux de Galileo, la survenue de ce phénomène céleste confirmait la validité de la thèse copernicienne.

Systeme de Copernic

Ordonnancement des objets du système solaire dans le système de Copernic

Des preuves incontestables restaient toutefois à apporter à la communauté scientifique de l'époque dont les plus éminents représentants n'étaient autres que Johannes Kepler et les mathématiciens du Collège romain : des jésuites soucieux de préserver le système cosmologique en vigueur - aristotélicien, faut-il le rappeler. La tâche de Galileo s'avérait donc rude. Plus que sa force de conviction, sa capacité à fournir d'indiscutables résultats empiriques se révélerait capitale.


point Le danger copernicien

Ces preuves incontestables lui vinrent de l'utilisation de sa lunette astronomique - disposif optique dont Giovani Battista Della Porta et Johannes Kepler étaient bien les seuls alors à comprendre le fonctionnement. Galileo, quant à lui, ne disposait pas des outils théoriques nécessaires à sa compréhension. En bon expérimentateur qu'il était, il se contenta donc de vérifier, à de multiples reprises, que l'image restituée par sa lunette était agrandie, en aucun cas déformée. En d'autres termes, que son utilisation permettait seulement d'augmenter notre capacité de perception visuelle.
Lorsque, pour la première fois, il braqua son invention vers le ciel, il fit des découvertes que l'Homme n'aurait jamais imaginées : la surface de la Lune lui apparut subitement cratérisée, celle du Soleil tâchetée, la Voie Lactée constellée de milliers d'étoiles. Quatre satellites semblaient en outre graviter autour de Jupiter. Un monde merveilleux aux frontières encore inexplorées s'ouvrait aux yeux de Galileo - que dis-je, un univers merveilleux constitué d'une multitude de mondes ! C'est que toutes ces découvertes, qu'il consigna au sein d'un désormais célèbre ouvrage intitulé Le messager céleste, remettaient en cause la cosmologie aristotélicienne en effet. Mieux encore, elles confirmaient avec éclat l'hypothèse copernicienne !



Photographie : Sous forme de croissant, la Lune dévoile sa surface cratérisée.
Surface de la Lune
Conscient de l'hostilité que ses découvertes susciteraient dans le milieu scientifique, Galileo entreprit alors de gagner le soutien de la classe dirigeante de l'époque - à commencer par celui de Cosme II de Medicis, Grand-Duc de Toscane, dont il avait jadis été le précepteur. Touché par les différentes attentions de Galileo à son égard - dédicace de son ouvrage, qualificatif de Médicés attribué aux satellites de Jupiter, ce dernier le nomma "premier mathématicien de l'Université de Pise et philosophe du Grand-Duc Sérénissime, sans obligation d'enseigner à l'Université de Pise, ni même de résider dans cette ville".

Galileo quitta Padoue pour Florence en septembre 1610. Là, il découvrit l'existence des phases de Vénus, ce qui ne fit qu'accroître sa déjà très grande notoriété, et raviver encore l'hostilité de certains à son égard. Celle de Giovanni Battista Della Porta et Johannes Kepler notamment, qui, à juste titre, lui reprochaient de ne pas mentionner leurs travaux antérieurs sur les propriétés optiques des lentilles. Celle d'Antonio Magini et du père Christophe Clavius également, qui, dans un premier temps, se refusèrent à valider les observations faites à la lunette. Celle enfin de nombreux savants, qui, dans le schéma aristotélicien de l'époque, ne pouvaient se résoudre à accepter la finitude de nos sens - l'imperfection de notre vue en l'occurrence, que l'utilisation de la lunette avait mise en relief.

Car si, l'utilisation de la lunette se généralisant, les observations de Galileo trouvaient progressivement confirmation dans celles des savants de l'époque, ceux-ci n'étaient guère disposés toutefois à abandonner le schéma aristotélicien en vigueur. Le cardinal Robert Bellarmin, théologien du pape Paul V, consulteur du Saint Office et examinateur des évêques, était l'un de ces jésuites que les récentes découvertes astronomiques et l'auteur de ces découvertes inquiétaient tout particulièrement. Ces progrès de la science ne risquaient-ils pas en effet de bouleverser les sacro-saints principes de la théologie traditionnelle ?

Pour s'en convaincre, il n'est qu'à citer l'exemple de la Lune, dont Galileo avait "mis en relief" la surface accidentée. Ce résultat empirique ne pouvait naturellement s'accommoder du schéma aristotélicien en vigueur, qui attribuait à tout corps céleste une forme sphérique parfaite. Le père Christophe Clavius imagina donc que notre satellite était recouvert d'une épaisse couche cristalline parfaitement transparente - invisible à l'oeil nu. Ainsi, l'un au moins des principes aristotéliciens était-il sauvé ! Galileo ne résista naturellement pas à la tentation de rejeter cette interprétation pour le moins osée de la réalité observée. Lui qui avait instauré la tradition empirique se refusait désormais à considérer comme scientifique toute hypothèse invérifiable, sortie de l'imaginaire en l'occurrence, pour mieux insérer la réalité dans le dogme. En celà, il constituait un véritable danger aux yeux des ecclésiastiques.


point L'ambitieux programme de politique culturelle

Ses travaux ultérieurs sur les corps flottants et les tâches solaires ne feront qu'accroître davantage encore le sentiment de crainte que suscitait déjà ce grand homme de science. Non parce que ces nouveaux travaux venaient confirmer l'archaïsme déjà maintes fois constaté de la théorie aristotélicienne, mais parce qu'ils témoignaient de la "dangereuse" évolution de pensée de leur auteur - dangereuse pour le dogme, naturellement.

Dès 1611 en effet, ce dernier échafauda un vaste programme de politique culturelle faisant la part belle aux sciences, ainsi qu'à leur diffusion. Diffuser au plus grand nombre les connaissances nouvellement acquises, éveiller l'esprit scientifique, en un mot, développer la science moderne, telle était l'ambition de Galileo - une ambition qu'il souhaitait concrétiser avec l'appui de l'Eglise, première puissance culturelle au monde. Elle seule disposait alors d'un outil de propagande suffisamment puissant en effet - le culte en l'occurrence, pour correctement propager ces nouvelles idées dans le monde entier.

L'obtention de ce "passeport spirituel" présupposait toutefois de réconcilier science antique et science moderne, physique aristotélicienne et physique copernicienne, sans pour autant froisser les susceptibilités, ni même renoncer à telle ou telle avancée. Tâche pour le moins difficile, sinon impossible à accomplir, de part la largeur du fossé séparant l'une et l'autre positions, de part la distance séparant l'une et l'autre tranchées. Car c'est bien d'une guerre de tranchées dont il s'agit ici en effet, de l'une de ces guerres idéologiques qui ont marqué notre passé. De l'une de ces guerres dont aucune des deux parties ne sort véritablement victorieuse - a fortiori grandie.
Eglise de Rabastens

Photographie : L'Eglise de Rabastens dans le Tarn
(Cliquez sur la photographie pour augmenter puis diminuer sa taille)

En ce début de XVIIème siècle, le dogme et la science constituent les deux forces en présence : des forces opposées que Galileo, plutôt que de concilier, entreprend tout d'abord de nettement distinguer. Cet audacieux savant n'était pas sans savoir en effet que certains écrits sacrés, plusieurs passages de la Bible notamment, fournissaient une interprétation pour le moins erronée de la réalité observée. Ainsi y est-il affirmé, à de nombreuses reprises, que le Soleil se meut autour de la Terre. Comment l'Esprit Saint, inspirateur des auteurs de cet ouvrage de référence, avait-il pu se tromper à ce point ? Il ne s'est point trompé, répondit Galileo, mais s'est exprimé en des termes que tout un chacun serait susceptible de comprendre - la rotation du Soleil apparaît bien plus évidente aux yeux du simple observateur que celle de la Terre autour de l'astre du jour, en effet.

Ainsi l'Esprit Saint userait-il, aux dires de Galileo, de termes parfois inappropriés au nom de la sacro-sainte universalité, tandis que la science emploierait des termes bien plus concis, seuls garants d'une fidèle description des phénomènes naturels observés. Deux langages pour rendre compte d'une même réalité. L'un et l'autre pouvaient-ils coexister pacifiquement ? Les progrès à venir de la science ne risquaient-ils pas d'octroyer au langage scientifique quelque arrogante suprématie : une suprématie telle que le langage divin perdrait peu à peu de son autorité, de sa toute-puissance ? Telle était la crainte des hommes d'Eglise de ce début de XVIIème siècle. Une crainte fort justifiée, comme en témoigne notre récent passé - la perte de vitesse de l'Eglise et la montée en puissance de la science. C'est que l'exceptionnelle progression de nos connaissances scientifiques a progressivement balayé nos croyances d'antan, en effet.


point Quand le dogme commande à la science ...

>Certes, Galileo n'était pas seul à oeuvrer pour le rapprochement de l'Eglise et de la science. Certains ecclésiastiques, parmi les plus cultivés et les plus libéraux de l'époque, tentèrent bien de concilier leur propre catholicisme avec la culture scientifique naissante. Tels les frères Diego de Zuniga et Paolo Antonio Foscarini, aux yeux desquels les Saintes Ecritures s'accommodaient bien mieux de l'hypothèse copernicienne que de l'hypothèse aristotélicienne. En ce début de XVIIème siècle, les rênes du pouvoir culturel étaient entre les mains des seuls jésuites et dominicains, toutefois. Eux seuls décidaient en effet de la plausibilité de telle ou telle théorie - en d'autres termes, de sa conformité ou non avec le dogme aristotélicien, véritable pierre de fondation de l'Eglise médiévale. Selon qu'elle était ou non conforme aux principes de cette physique millénaire, susceptible de renforcer l'autorité suprême de l'Eglise donc, elle était acceptée ou rejetée. Dans un tel contexte, la thèse copernicienne avait très peu de chance d'être adoptée, a fortiori soutenue, par les autorités ecclésiastiques. L'ambitieux programme culturel de Galileo s'en trouvait par là-même menacé.
Conscient des menaces qui pesaient également sur sa propre personne, de cette hérésie dont l'accusaient certains dominicains notamment, Galileo entreprit, dès 1615, une vaste campagne de sensibilisation à ses nouvelles théories auprès des autorités politiques et ecclésiastiques de l'époque. S'il obtint rapidement le soutien du Grand-Duc de Toscane, et parvint, au terme de débats houleux, à démontrer à ses adversaires religieux les incohérences du dogme aristotélicien, son inaptitude à correctement rendre compte des phénomènes naturels observés notamment, il échoua cependant à leur faire admettre la validité du système copernicien. Et pour cause ! Le dogme bénéficiait alors d'une énorme avance temporelle ! Il était bien plus enraciné en effet dans les esprits de l'époque que les principes de la science nouvelle. Sa suprématie culturelle était telle que l'Eglise disposait encore de beaux jours devant elle ...

En témoigne le jugement que rendit le tribunal du Saint Office, le 24 février 1616 : les théologiens déclarèrent à l'unanimité l'incompatibilité de la thèse copernicienne avec les Saintes Ecritures. Loin de se contenter de l'invalider, ils prononcèrent, en outre, diverses sanctions à l'égard de ses partisans. Ainsi parut, le 5 mars 1616, un décret de condamnation stipulant que les ouvrages de Nicolas Copernic et Diego de Zuniga étaient retirés de la circulation, jusqu'à ce qu'ils aient fait l'objet d'une complète révision - entendez par là, correction. Le livre du père Paolo Antonio Foscarini se trouvait quant à lui sous le coup d'une interdiction totale. De même, l'ensemble des autres ouvrages enseignant cette doctrine désormais qualifiée d'hérétique.
Copernic

Nicolas Copernic
(1473 - 1543)

point L'inconcevable compromission

Par respect peut-être pour le grand homme de science qu'il était, par crainte sans doute également d'offenser la puissante famille Médicis qui le soutenait, les oeuvres de Galileo ne furent pas explicitement citées. Ce dernier fut toutefois contraint par le pape Paul V, sous peine d'être emprisonné, de renoncer à professer la doctrine condamnée, à la considérer même comme une simple hypothèse de travail. Décision à laquelle il se plia en partie, décision qu'il l'obligea à se retirer dans sa résidence florentine pour poursuivre ses travaux - et ses réflexions coperniciennes, dans la plus grande discrétion. Et ce, jusqu'en l'an 1619.

Au mois de novembre 1618 apparurent trois comètes dans le ciel d'Europe. Phénomènes lumineux auxquels les savants attribuaient des natures différentes - atmosphérique, stellaire, ..., selon qu'ils appartenaient à telle ou telle école de pensée. Aux dires des aristotéliciens, les comètes n'étaient autres que des météores atmosphériques s'élevant jusqu'à la sphère de feu où ils s'enflammaient pour être ensuite entraînés dans un cheminement circulaire par le mouvement du ciel supérieur. D'autres en revanche soutenaient la thèse de Tycho Brahé qui attribuait une origine céleste aux corps en question. Des corps auxquels l'astronome danois concéda un mouvement circulaire, afin de ne pas froisser les susceptibilités de l'époque.

Parce qu'ils estimaient les travaux de Tycho Brahé et les jugeaient compatibles avec le dogme, les jésuites s'employèrent à concilier sa thèse avec les principes métaphysiques d'Aristote. Ce qui aboutit à la publication, en 1619, d'un traité intitulé Discussion astronomique au sujet des trois comètes de l'année 1618, que le père Orazio Grassi, professeur de mathématiques au Collège romain, avait lui-même rédigé.


point Le Grand Livre de la Nature

A cet odieux compromis, Galileo ne tarda pas à réagir ... par la voie de son disciple Mario Guiducci tout d'abord, auquel il fit lire, devant l'Académie de Florence, un discours sur les comètes précisant leur nature non pas réelle, mais purement optique - au même titre que l'arc-en-ciel. Au vif rejet de son interprétation, le père Orazio Grassi opposa une réponse publique, qui contraignit Galileo à sortir de sa réserve officielle et à personnellement intervenir dans le débat, quelques trois années plus tard. Trois années durant lesquelles le savant hérétique paufinea son offensive... Et quelle offensive !

Certes, son nouvel ouvrage intitulé Saggiatore - littéralement l'Essayeur - contenait nombre d'erreurs au plan astronomique, Galileo se refusant à reconnaître les mérites de Tycho Brahé. Mais cette théorie des comètes n'était que le prétexte à son offensive. Offensive d'un homme de génie soucieux de déchiffrer le grand livre de la nature au moyen de la connaissance mathématique des lois qui la régissent, contre ces gardiens de l'orthodoxie morale confinés dans leurs propos académiques, pour ne pas dire dogmatiques. Ce même dogme qui les empêchait de s'ouvrir à la science moderne, d'adopter cette démarche qu'il avait lui-même initiée : la démarche expérimentale, seule garante de l'exactitude des lois formulées par l'esprit.

C'est que l'esprit, mieux que les sens, était en mesure, selon lui, de comprendre la Nature qui nous entoure. L'esprit mathématique en l'occurrence, dénué de toute contingence, doté, qui plus est, d'une implacable logique, de cette logique qui faisait tant défaut à ses adversaires religieux enfermés dans leur tradition. Ainsi l'Essayeur constituait-il, non pas un traité scientifique classique, mais un véritable ouvrage de propagande culturelle, de rupture avec les anciennes méthodes. En témoigne le passage suivant : "La philosophie est écrite dans ce livre immense perpétuellement ouvert devant nos yeux (je veux dire : l'univers), mais on ne peut le comprendre si l'on n'apprend pas d'abord à connaître la langue et les caractères dans lesquels il est écrit. Il est écrit en langue mathématique et ses caractères sont des triangles, des cercles, et d'autres figures géométriques, sans l'intermédiaire desquels il est humainement impossible d'en comprendre un seul mot. Si on ne les comprend pas, on tourne vraiment en rond dans un labyrinthe obscur."


point Dialogue entre la science et le dogme

Sans l'esprit d'ouverture culturelle du cardinal Maffeo Barberini, élevé au rang de pape en 1623, il est fort probable que l'Essayeur n'aurait jamais obtenu l'autorisation nécessaire à son impression. Le tout nouveau souverain pontife était-il pour autant disposé à engager l'Eglise dans une voie nouvelle, faisant la part belle aux arts et aux sciences dont il se targuait d'être le protecteur ? Galileo voulut le croire ... Certes, il ne parvint pas à obtenir d'Urbain VIII la révocation du décret de 1616 - soit l'autorisation d'aborder de nouveau la question copernicienne. Certains signes d'ouverture l'incitèrent cependant à se lancer, dès 1624, dans la rédaction d'une lettre en réponse aux attaques d'un certain Francesco Ingoli visant la théorie copernicienne. Prudent, Galileo se limita toutefois à exposer les seuls critères astronomiques et philosophiques plaidant en faveur de l'héliocentrisme, laissant aux autorités ecclésiastiques le soin d'aborder l'aspect théologique du problème. Concession qui lui permit de rouvrir le débat. Là était bien l'essentiel.

Contrairement à l'Essayeur, ce petit opuscule n'a donc rien de polémique. Il se contente d'exposer uns à uns les arguments défavorables au système aristotélicien et ceux favorables au système copernicien. Arguments qui, pour certains, seront d'ailleurs repris et développés dans son oeuvre majeure, dans cet ouvrage de synthèse publié en 1632 sous le titre : Dialogue de Galileo Galilei, de l'Académie des Lincei, où, en quatre journées, il est discouru des deux plus grands systèmes du monde, le ptolémaïque et le copernicien. A noter qu'il n'y est fait aucune mention du système de Tycho Brahé, que les jésuites acceptaient - sans doute parce qu'il constituait une tentative de compromission entre les thèses géocentrique et héliocentrique ? Cette compromission que Galileo détestait tant.
Systeme de Tycho Brahe

Figure : Le système de Tycho Brahé

Afin que le contenu de cette oeuvre soit accessible à tous et pénètre l'esprit de tout un chacun, sans distinction culturelle aucune, Galileo choisit de lui donner la forme d'un dialogue. Dialogue entre trois personnages de sensibilités différentes : Salviati le copernicien, Simplicio l'aristotélicien ; enfin, Sagredo l'hôte vénitien, l'instigateur de cette rencontre de quatre jours entre partisans des deux théories adverses, qui ne demandait qu'à les écouter et à les interroger pour se forger sa propre opinion. Neutre au départ, Sagredo se laissera progressivement convaincre par les arguments de Salviati toutefois ... des arguments basés sur l'expérience et la raison, auxquels Simplicio opposera finalement, en désespoir de cause, quelques-uns des aspects du dogme : l'idée de l'omnipotence divine et de la faiblesse de l'esprit humain, notamment.


point La condamnation pour hérésie

Si les érudits de l'époque réservèrent un accueil chaleureux au Dialogue sur les deux systèmes, tel ne fut pas le cas des autorités ecclésiastiques toutefois. En Simplicio, ce personnage plaidant naïvement la cause aristotélicienne, elles crurent reconnaître le pape Urbain VIII en effet, et accusèrent Galileo de vouloir offenser l'Eglise en caricaturant l'esprit de son plus digne représentant. Ce dernier, empêtré dans divers conflits politiques que son élection avait générés, accusé, qui plus est, de bienveillance envers le savant hérétique, n'eut guère d'autre choix, pour restaurer sa dignité et réaffirmer son autorité, que de basculer dans le camp de ses ennemis jurés - ses adversaires de toujours qu'étaient les jésuites et les dominicains. Plus qu'une vengeance personnelle, la condamnation de Galileo se révélait donc être une véritable nécessité politique.

Après avoir été retiré de la circulation, l'ouvrage incriminé, qui pourtant avait reçu l'autorisation nécessaire à son impression, fut examiné par une commission d'experts. Galileo, quant à lui, fut prié de se présenter au père Commissaire du Saint Office à Rome. Offense suprême qui lui valut la réflexion suivante : "J'en viens à détester tout le temps que j'ai consacré dans le passé à cette sorte d'études par lesquelles je désirais et j'espérais pouvoir, dans une certaine mesure, m'éloigner des sentiers battus que suit le commun des savants".
L'Eglise ne souhaitant visiblement pas revenir sur la notification de 1616, tous ses efforts visant à plaider la cause copernicienne et à réconcilier science et croyances se révélaient brusquement vains. C'en était définitivement fini de son ambitieux programme de politique culturelle ...

Abattu, affligé par l'intransigeance des autorités ecclésiastiques à son égard, ces dernières, réunies en Congrégation du Saint Office, n'eurent guère de mal à lui faire avouer sa faute ... et quelle faute ! Le non respect de l'interdiction qui lui avait été notifiée par le cardinal Robert Bellarmin, le 26 février 1616, d'accepter, de défendre, d'enseigner même, la thèse copernicienne.

Le 21 juin 1633, sous peine d'encourir la peine capitale, Galileo se résigna à abjurer : "Je ne partage pas et n'ai jamais partagé cette opinion de Copernic depuis qu'on m'a fait une intimation officielle de devoir l'abandonner. Du reste, je suis ici entre vos mains, faites de moi ce qu'il vous plaira".
Eglise medievale

La toute puissante Eglise médiévale
Le 22 juin tomba la sentence du Tribunal : l'interdiction du Dialogue sur les deux grands systèmes et la condamnation de principe de son auteur à l'incarcération ainsi qu'à certaines pénitences salutaires, le Saint Office se réservant "la faculté de modérer, de changer ou de supprimer totalement ou partiellement les susdites peines et pénitences". Ce à quoi Galileo ajouta : "Je jure que j'ai toujours cru, que je crois maintenant, et avec l'aide de Dieu, que je croirai à l'avenir, tout ce qu'admet, prêche et enseigne la sainte Eglise catholique et apostolique".

Ces quelques mots traduisent à eux seuls le terrible sentiment d'échec qui dut alors envahir Galileo, ce grand homme de science qui savait combien la liberté de penser et de s'exprimer est indispensable à toute avancée... Seulement voilà : comme le souligne fort bien Ludovico Geymonat dans son ouvrage consacré à Galileo, "au temps de la discussion rationnelle avait succédé celui des arguments d'autorité". Ne restait dès lors plus au grand savant qu'à se retrancher, avec l'accord du Saint Office, dans sa résidence d'Arcetri, située à proximité de Florence, et à se consacrer pleinement aux seules activités de recherche scientifique autorisées - à l'étude des mouvements des corps, en l'occurrence. Cette même étude qui, paradoxalement, lui fournirait bientôt d'autres arguments en faveur de la théorie copernicienne.


point Le discours de la méthode galiléenne

Prudent, Galileo se contentera toutefois, dans son dernier ouvrage intitulé Discours sur deux sciences nouvelles paru à Leyde en 1638, d'aborder les questions relatives aux mouvements uniforme et naturellement accéléré (ou décéléré) animant les seuls corps terrestres : mobiles, projectiles, pendules, ... Ces mêmes questions qu'il avait abordées de façon empirique et nappées de sauce mathématique quelques trente années auparavant, lors de sa période padouane. Des questions auxquelles il ajoutera cette fois un remarquable soupçon d'originalité. Autant d'ingrédients faisant de cette recette un testament scientifique à part entière pour les générations de savants à venir, et de Galileo le véritable précurseur de la pensée moderne, de cette philosophie des Lumières qui bientôt inonderait l'Europe toute entière.

Parmi les thèmes nouvellement abordés au sein de ce Discours sur deux sciences nouvelles, figure la structure de la matière à l'échelle microscopique. A l'atomisme métaphysique de Démocrite, Galileo apporta des arguments scientifiques nouveaux, fournissant l'explication de divers phénomènes physiques. Ainsi l'existence du vide permettait-elle, selon lui, d'envisager des milieux sans résistance, que les corps en chute libre traverseraient avec la même vitesse, sans considération de poids ni de forme géométrique. Cette même géométrie qui lui permit de résoudre nombre de problèmes scientifiques au demeurant complexes. N'était-elle pas en effet, aux dires du grand savant, "l'instrument le plus capable de rendre l'esprit pénétrant et de le disposer à raisonner parfaitement" ?

Dans ce même souci d'utiliser les mathématiques à de seules fins pratiques, Galileo introduisit les concepts d'infini et d'infinitésimal, indispensables à correctement définir les notions de vitesse instantanée et d'accélération sur lesquelles repose toute la physique galiléenne. Une physique du mouvement par excellence. Une physique de la composition des mouvements, en l'occurrence. Composition des mouvements rectiligne uniforme (inertie) et uniformément accéléré (pesanteur) notamment, dont résulte la fameuse trajectoire parabolique. Principe théorique que les observations viennent parfaitement confirmer. Preuve, là encore, de l'efficacité de la méthode employée par Galilée.

Une méthode basée, faut-il le rappeler, sur l'indispensable complémentarité entre la déduction mathématique et la vérification expérimentale - la première assurant la logique du raisonnement conduit depuis l'hypothèse considérée jusqu'au phénomène observé, la seconde apportant l'indiscutable preuve de la validité de l'hypothèse considérée. En celà, la physique galiléenne se situait dans la continuité même des physiques platonicienne et aristotélicienne. En celà seulement. Car cette nouvelle physique, cette science moderne, pour se développer, nécessitait que souffle un vent nouveau : le vent de la liberté. Liberté de pensée, incompatible avec le carcan métaphysique dans lequel étaient enfermées les théories de l'Antiquité - ce même dogme dont se servait l'Eglise pour affirmer sa suprême autorité.

Telle était la portée philosophique de la révolution scientifique qu'institua Galilée, en effet. Une révolution qui lui valut l'interdiction de formuler toute nouvelle idée contraire au dogme en vigueur, et ce, jusqu'à la fin de ses jours. Une révolution dont l'esprit se propagera malgré tout dans les sphères cultivées de l'époque, au travers de ses disciples émerveillés et de ses écrits condamnés. Car le temps, jadis favorable au dogme, deviendra bientôt le précieux allié de la physique de Galilée - un allié que l'Eglise ne cherchera pas même à détourner. C'est ainsi qu'en 1757, soit 115 ans après le décès du Maître, la Sacrée Congrégation de l'Index se décidera à annuler le décret interdisant la publication de toutes les oeuvres enseignant l'immobilité du Soleil et la mobilité de la Terre. Il faudra attendre novembre 1822 toutefois pour voir cette décision enterrinée par le Saint-Office ... et le 31 octobre 1992 pour assister à la réhabilitation du savant par les plus hautes autorités de l'Eglise ! Mieux vaut tard que jamais, semble-t-il !